2ème prix 2025
Un amour de fauteuil, par Louise Laroche
J'ai failli terminer ma vie dans une déchetterie.
Après vingt ans de cohabitation Madame a voulu se débarrasser de moi. Certes, mon cuir est tanné et lézardé comme la peau d'un vieux marin, mon dos se maintient grâce à une bordure de clous dorés et mes pieds en bois sont piqués mais je prétends pouvoir encore assurer un bon service.
Ce jour-là madame est entrée dans le salon d'un pas hésitant en tapotant les mèches blanches qui s'échappaient de son chignon. Elle portait sa robe de coton bleu qui souligne sa taille fluette. Un triple collier de perles tentait de dissimuler les rides de son cou.
Elle m'a annoncé ma mise au rebut sans oser me regarder, comme si elle n'était pas responsable de cette décision.
- Le tapissier qui t'a déjà raccommodé deux fois refuse de te reprendre, quant au commissaire-priseur il m'a confirmé que tu ne valais plus rien.
A l'écoute de cette sentence injuste je m'insurgeai aussitôt.
- Mais madame, que deviendrez-vous sans votre fidèle fauteuil autrefois compagnon de votre vie mondaine, de vos lectures, de vos rêveries et aujourd'hui de vos siestes ou de vos insomnies ?
Elle a soupiré en fixant la pointe de ses escarpins vernis.
- Songez madame que je suis une pièce unique, un patrimoine bientôt centenaire ! J'ai gardé la trace de tous les corps qui, au fil des années, se sont blottis dans mes profondeurs moelleuses et douillettes. On m'a tellement chéri qu'on y a laissé ses empreintes, tête, dos, fesses, bras, pliure des genoux.
Elle effleure de ses doigts fins la cicatrice qui court le long de mon flanc gauche, ma peau frémit. Elle m'aime encore !
- Souvenez-vous madame de cette vente aux enchères où j'étais exposé sur une estrade. Vous avez levé la main sans hésiter et plusieurs fois de suite. Un caprice coûteux avait commenté Monsieur, un coup de cœur aviez-vous rétorqué.
Elle esquisse un sourire. Voilà qui est bon signe.
-Savez-vous madame, qu'avant notre rencontre, j'avais été très apprécié dans les salons versaillais ? Ces messieurs me délaissaient, j'étais trop bas, trop mou, pas assez viril pour accueillir leurs mâles postérieurs mais ces dames raffolaient de mon assise. J'étais doux, enveloppant, protecteur et c'est avec bonheur que j'abritais leurs aimables rondeurs.
Elle rougit. J'ai encore le pouvoir de la troubler.
- Avez-vous oublié madame que vous n'êtes pas la première femme dans ma vie de fauteuil ? Combien sont-elles à s'être jetées dans mes bras, la tête inclinée sur mon épaule, les yeux clos, les mains abandonnées sur mes accoudoirs rebondis ?
Elle fronce les sourcils, lève enfin les yeux sur moi. Serait-elle jalouse ? Je sens que l'on approche du dénouement.
-Dites-moi madame depuis que Monsieur n'est plus là, qui vous prend dans ses bras ?
Elle ne répond pas. Je grince.
-Dites-moi madame qui peut encore aujourd'hui faire battre votre cœur ?
Elle reste silencieuse. Je grince encore plus fort.
Et elle se jette dans mes bras.
