1er prix 2025
Vous plaisantez ?, par Angéline Nacolis
Françoise scrollait tranquillement sur son téléphone en attendant de passer à la caisse. Le flux perpétuel des images créait une bulle de tranquillité où l'ennui n'existait pas. Elle sursauta lorsque le grand type devant elle se mit brusquement à vociférer. C'était un mastodonte de deux mètres de haut, à la voix grave et menaçante, un tatouage dans le cou. Telles des proies apeurées, les clients s'étaient tus et observaient le géant qui braillait sur le vendeur.
Surplombant la caisse, en appui sur ses poings énormes, une veste à carreaux pliée devant lui, le type répétait de plus en plus fort « Vous plaisantez, j'espère ? Vous plaisantez ? ». Françoise tendit le cou pour apercevoir le supposé plaisantin.
Le vendeur, fluet et apathique, se tenait face au géant et répondait à chacune des questions avec aplomb « Non, Monsieur, je ne plaisante pas. », « Non, pas du tout. », «Non, je suis tout à fait sérieux. ». Il portait un badge indiquant 'David – Je suis en formation'. Il ne faut jurer de rien pensa Françoise, mais soit David est hyper courageux face à son Goliath, soit il est complètement con et dépourvu d'instinct de survie.
Goliath beuglait maintenant en secouant son ticket de caisse sous le nez d'un David impassible. « C'est écrit sur l'affiche derrière vous que si on n'est pas satisfait, on est remboursé ! Rem-bour-sé ! » insista le colosse en mimant des guillemets imaginaires mais cinglants avec ses gros doigts engoncés dans des bagues bon marché. Il se retourna pour prendre la file d'attente à témoin, mais ne vit que des têtes baissées ou des regards fuyants. Du coup, il se concentra sur Françoise, coincée derrière lui. « Avouez que c'est un comble ! dit-il en lui donnant un coup de coude qui la fit vaciller. Je me fais traiter de menteur alors que la veste est impeccable et que j'ai le ticket ! ». Françoise haussa les épaules et recula d'un pas pour échapper à tout malentendu sur son éventuelle connivence avec ce type. Elle reprit le défilement des infos régionales sur son portable.
— Je ne vous ai jamais traité de menteur, précisa l'intrépide David Jesuisenformation. La veste a été portée, elle sent le poisson et est tachée à la manche. Je ne peux donc pas vous rembourser. Point.
David ne supportait pas la mauvaise foi. Ça le rendait dingue.
— Elle était déjà comme ça quand je l'ai achetée, répliqua Goliath.
Une minuscule veine se mit aussitôt à gonfler sur la tempe du vendeur.
— Monsieur, vous…
— L'odeur, c'est du brochet fumé et, sur la manche, c'est de la sangria, l'interrompit victorieusement Françoise. Elle brandit l'écran de son téléphone sous le nez de David et Goliath, incrédules. On y voyait un gros tatoué avec une veste à carreaux qui levait un verre un peu trop plein. La légende indiquait Inauguration de la guinguette Ô brochet fumé. Sangria à volonté.
— J'ai un frère jumeau, rétorqua Goliath.
David bondit par-dessus le comptoir.
